#RDVAncestral : Chaos à Paris

Bienvenue pour mon second rendez-vous ancestral ! Le rendez-vous ancestral, c’est un rendez-vous mensuel pour les amoureux de l’écriture et de la généalogie : il consiste à raconter par écrit sa rencontre avec l’un de ses ancêtres, à une époque donnée. Ce mois-ci je vous emmène de nouveau à Paris, non pas pour dîner dans un restaurant indien mais pour faire du lèche-vitrine… avant que le passé ne nous rattrape !

Samedi 16 février 2019 – Paris

Je me suis rendue rue de Rivoli pour faire quelques courses. Nous sommes en début d’après-midi. Le temps est plutôt clément en ce samedi d’hiver et nombreux sont les promeneurs et les touristes qui profitent du soleil pour faire du lèche-vitrine dans ce qui est l’une des rues les plus fréquentées de Paris. Quand soudain les bruits des passants qui flânent sont couverts par une clameur populaire. Avant d’avoir eu le temps de réaliser ce qu’il se passait, une horde de gilets jaunes apparaît dans la rue, poursuivie par des forces de l’ordre. Les fumigènes se font sentir. En quelques minutes, c’est le chaos !

J’ai la gorge et les yeux qui piquent. On ne voit plus à un mètre. Alors que la fumée se dissipe, j’entends des voix qui crient « Tous à l’Hôtel de Ville ! » Un groupe de gilets jaunes me dépasse. Cependant, je remarque que ceux-ci sont habillés de manière étrange. Au lieu de leurs fameux gilets fluorescents, ils sont habillés comme des paysans d’un autre temps. Mais ce qui m’effraie le plus ce sont leurs baïonnettes. Quoi ? Des baïonnettes ?!

Tout à coup, une jeune fille m’attrape par la main et m’entraîne pour aller nous abriter sous les arcades de la rue. Elle ne doit pas avoir plus de 18 ans et je me rends compte qu’elle aussi n’est pas tout à fait habillée à la mode d’aujourd’hui… Elle m’a sans doute évité de me faire transpercer ! Je réalise peu à peu que l’émeute parisienne à laquelle je suis en train d’assister n’est pas de mon époque. Je demande à la jeune fille : « Quel jour sommes-nous ? Et qui es-tu ? »

« Eh bien on est le 23 mai ! Je m’appelle Marie-Adèle mais tout le monde m’appelle Eugénie. Et toi ? Qu’est-ce que tu fais là ? » Mon cerveau réfléchit à toute vitesse ! Ces prénoms ne sont pas communs, se pourrait-il que je sois en face de mon arrière-arrière-grand-mère Marie-Adèle dite Eugénie Baduel en plein Paris des années 1870 ?

Sans attendre ma réponse, Eugénie m’a déjà entraînée sur les pas des émeutiers, tout en gardant ses distances avec eux. Nous arrivons devant l’Hôtel de Ville. « Alors ? Qu’est-ce que tu fais ici ? » insiste Eugénie. J’essaye de rester vague. « Je m’appelle Marine et je suis en voyage à Paris ». « Drôle de choix que de voyager maintenant à Paris, avec toutes ces émeutes », répond-elle, « C’est de pire en pire, les gens se font tuer à tous les coins de rues ! L’armée essaye de reprendre Paris par tous les moyens et les communards ne lâchent rien ! Mon père, il est marchand de vin, il voit passer beaucoup de monde mais il n’ose pas s’en mêler, il dit que ça va mal se finir ».

Un mot a attiré mon attention : les communards ! Mais oui, l’émeute des gilets jaunes rue de Rivoli m’a catapultée dans une émeute parisienne de bien plus grande ampleur : la Commune de Paris ! Cette insurrection contre le Gouvernement a duré de mars à mai 1871. A cette époque, la moitié des parisiens, essentiellement des ouvriers et des artisans soutenus par la Garde Nationale ont combattus contre l’armée pour défendre leur émancipation. Des combats ont rythmés ces deux mois très sombres de l’Histoire parisienne à l’issue desquels les communards ont été violemment réprimés.

Commune de Paris, 1871. Combats sur la place de l'Hôtel de Ville.
Commune de Paris, 1871. Combats sur la place de l’Hôtel de Ville.
Source : http://www.parisenimages.fr

Tout se bouscule dans ma tête pendant qu’Eugénie, avec un air grave, me parle de son quotidien parisien : « C’est horrible ici. D’un côté il y a Thiers et l’armée qui bombarde Paris et de l’autre les communards qui incendient tout. Et la semaine dernière, il y en a qui ont failli brûler l’Hôtel de Ville ». Cette dernière phrase me donne subitement des sueurs froides. Je sais que l’Hôtel de Ville a effectivement fini par être incendié pendant l’insurrection. Et avec lui, ce sont 8 millions d’actes d’Etat Civil parisien qui sont partis en fumées. Une perte inestimable pour la généalogiste que je suis !

Pour l’instant, l’Hôtel de Ville est encore là devant moi. Je me fraye un passage pour entrer dans le bâtiment. Je me rends compte que dans ma hâte, j’ai perdu Eugénie. Je panique, il faut prévenir les employés. Je m’adresse à certains : « Ils vont tout brûler ! Prenez les registres, tout ce que vous pouvez et fuyez ! » Je sais que c’est peine perdue. Déjà la fumée envahit le hall. En ce 23 mai 1871, en quelques heures, l’Etat Civil de Paris sera anéanti par les flammes.

De nouveau, je sens qu’on m’attrape la main. C’est Eugénie, elle m’a retrouvée ! « Viens il faut partir ! ». Dehors, la place de l’Hôtel de Ville est dévorée par le feu. Nous nous réfugions dans la première maison que nous trouvons. La fumée m’a fait tourner la tête, je crois que je perds connaissance pendant quelques instants. Quand j’ouvre les yeux, je suis assise sur un tabouret au milieu d’une boutique de chaussures de la rue de Rivoli. « Ça va Mademoiselle ? Vous avez fait un malaise à cause des fumigènes. » La jeune vendeuse me tend un verre d’eau. Sur son badge il y a marqué « Eugénie ».

10 Comment

  1. Quel souffle dans ce récit qui nous transporte d’une révolte actuelle à une autre plus ancienne ! Les fumées nous troublent et l’on te suit pour être certain que tu reviendras indemne de cette plongée dans l’histoire.

  2. Le rapprochement entre les évènements actuels et la Commune est particulièrement osé.
    Point de vue intéressant…
    Non seulement il existe beaucoup de photos des destructions durant ce malheureux épisode de la vie parisienne mais il y a également eu des « montages » pour faire connaître les atrocités et autres crimes.

    1. Merci beaucoup Catherine pour votre lecture et votre commentaire ! Précisons que je n’ai pas cherché le parallèle socio-politique. Les crimes qui ont eu lieu à cette époque et la destruction de Paris sont d’une autre ampleur comparé au mouvement actuel. C’est plutôt l’atmosphère, les bruits et les fumées, sur le lieu d’une manifestation parisienne qui m’a transportée dans cette autre époque !

  3. Bonjour Marine, bravo pour cet article qui nous plonge dans la folie des soulèvements populaires ! Le temps passe, les revendications restent… Comme vous, j’ai tout de suite pensé à la disparition des registres ! 😉 réaction de généalogiste ! Merci pour l’image des affrontements, je n’en avais jamais vu ! À bientôt !

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