Appel aux descendants des prisonniers des Stalags II-B et X-B

Mon grand-père était un artiste, plus précisément un peintre-graveur, et pendant la Seconde Guerre Mondiale, il a été fait prisonnier au Stalag II-B en Poméranie puis au Stalag X-B près d’Hambourg. Pour tenir le coup, il a commencé à dessiner ses compagnons de baraque.

En ce moment, on parle beaucoup de la Grande Guerre et des Poilus. Le centenaire de la guerre 14-18 a été vecteur de plusieurs beaux projets collaboratifs, comme 1 Jour 1 Poilu (#1J1P sur Twitter) pour lequel les bénévoles se sont relayés pour informatiser en ligne les fiches matricules des soldats. Cette Première Guerre Mondiale nous a marqué : 1.7 millions de morts pour la France, 18.6 millions au total. Cependant, j’ai récemment réalisé que nos soldats français de la Seconde Guerre Mondiale méritaient tout autant notre devoir de mémoire. 1.3 millions de français sont morts pendant cette guerre, et environ 10% de la population française masculine adulte de l’époque a été prisonnière dans des camps en Allemagne pendant un à cinq ans. Une génération entière d’hommes a souffert dans ces camps. Et de retour en France, peu en ont parlé. On ne les a pas accueillis en héros, eux qui ne s’étaient pas battus comme leurs ancêtres dans les tranchées.

Elle fut bien étrange cette « drôle de guerre ». Alors âgé de 34 ans et Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts d’Orléans, mon grand-père Louis-Joseph Soulas a été mobilisé en septembre 1939. Il est parti dans les Vosges à l’état-major de Wangenbourg comme soldat de 2ème classe. Mais il ne s’est pas battu, il a été choisi au service cartographique pour graver des bois pour l’Armée d’Alsace, des images patriotiques coloriées à la main dans le style des images d’Epinal.

Louis-Joseph Soulas à Wangenbourg
Louis-Joseph Soulas à Wangenbourg

A vrai dire personne ne s’est battu là où il était. Tout le monde a attendu. De septembre 1939, lorsque l’Allemagne nazie a attaqué la Pologne et que la France et l’Angleterre lui ont déclaré la guerre, à mai 1940, l’offensive nazie vers l’Europe, il ne s’est rien passé. Puis en juin 1940, il y a eu l’armistice. Mon grand-père et ses compagnons ont dû se rendre, le 25 juin 1940. On leur a dit de rentrer chez eux, alors ils sont partis à pied vers la gare la plus proche, celle de Colmar. Ils n’avaient pas d’armes et n’étaient pas en situation de combat, donc ils pensaient qu’ils étaient tranquilles et ne seraient pas prisonniers. C’est le beau-frère de mon grand-père, Raphaël Léné, qui raconte cela dans un carnet retrouvé par son fils. Il dit même que mon grand-père était prévu pour être évacué prioritairement (car père de trois enfants), mais au dernier moment sa place dans l’ambulance est prise par le chien d’un officier à évacuer d’urgence… Triste coup du sort au vu de la suite des événements.

Soulagés de rentrer chez eux, mon grand-père et ses compagnons allégèrent leur sacs, et mon grand-père cacha même sa lourde boîte d’outils de gravure dans une ferme à l’écart de la route – il retrouvera bien ses outils quelques années plus tard ! Au fur et à mesure qu’ils avançaient sur la route, des soldats allemands leur disaient de se grouper et finirent même par marcher avec eux et les encadrer. Et quand ils sont arrivés à la gare de Colmar trois jours plus tard, on les a d’abord mis dans la caserne des Chasseurs de Colmar. Ils ne savaient toujours pas que leur emprisonnement s’organisait même si le temps qui s’écoulait amenuisait leurs espérances de rentrer vite chez eux. Après un mois de captivité, mon grand-père est appelé, séparé de son beau-frère et mis dans un train. Il se retrouve à l’autre bout de l’Allemagne, à Hammerstein en Poméranie (aujourd’hui en Pologne). Il est prisonnier dans un camp réservé aux soldats et aux sous-officiers, le Stalag (abréviation de Stammlager qui signifie en allemand « camp ordinaire » – par rapport à Oflag qui est le camp pour les officiers). Il y avait 69 Stalags en Allemagne, répartis sur tout le territoire. Comme mon grand-père, 1.8 millions de français ont été envoyés dans les Stalags et les Oflags en Allemagne.

Carte Stalags
Carte trouvée sur histoirefamillevilain.blogspot.fr

Au Stalag II-B, mon grand-père a reçu le matricule n°85087.

La vie dans le Stalag était dure, entassés dans les baraques, privés d’intimité et réquisitionnés pour aller faire les récoltes dans les fermes allemandes. « Pas de travail, pas de nourriture » disaient les allemands. C’est en lisant la bande dessinée de Tardi sur le Stalag II-B que j’ai découvert tout cela. Mon grand-père n’en a jamais parlé. Ces seize mois passés au Stalag II-B puis au Stalag X-B, j’imagine qu’il a essayé de les oublier.

Il a travaillé dans un Kommando, un camp de travail annexe pour les prisonniers. Il était dans le Kommando de Mersin à travailler la terre et récolter des pommes-de-terre et des betteraves. Puis on l’a muté au Stalag X-B à Sandbostel à 80 km à l’ouest d’Hambourg.

Alors pendant tout ce temps, à défaut de s’évader physiquement, il s’est évadé dans son art, en dessinant ses compagnons de captivité.

Dessins de prisonniers de Louis-Joseph Soulas
Deux dessins de Louis-Joseph Soulas représentant deux prisonniers non identifiés (on peut y voir le tampon du Stalag)

Il a dessiné, dessiné, beaucoup. En tout, on pense que ce sont quelques 200 dessins de prisonniers qu’il a réalisés pendant qu’il était aux Stalags II-B et X-B. Il les a signés ou pas, de son nom Soulas, ou ses initiales LJS. En tout cas, ils ont tous le tampon de contrôle du Stalag. Mon grand-père a donné leurs dessins à ses modèles quand ils étaient finis. Les descendants de deux prisonniers ont déjà contacté mon père pour lui envoyer des photos de leurs dessins. Je recherche aujourd’hui les descendants de tous les autres dont mon grand-père a fait le portrait !

Libéré en octobre 1941 et de retour chez lui à Orléans, mon grand-père continuera son travail sur la guerre, une sorte de « thérapie » par le dessin, en dessinant et en gravant les ruines d’Orléans et de son quartier bombardés pendant qu’il était prisonnier. Il gravera aussi d’après ses dessins des scènes de camp au burin, toujours des scènes et des portraits d’intérieur, jamais en extérieur. Ces gravures seront notamment exposées à la Galerie Marcel Guiot en 1942 puis au Musée Galliera en 1943.

Quatre burins de Louis-Joseph Soulas
Quatre burins de Louis-Joseph Soulas : Intérieur de baraque, Kriegsgefangenenpost, Le Repos, Le Casse-croûte (de gauche à droite et haut en bas)

Peut-être l’un d’entre vous a dans ses papiers, au grenier ou encadré dans le salon, un dessin de mon grand-père ramené de la guerre. Si c’est le cas, contactez-moi ! Je serais heureuse de rassembler des photographies de ces dessins.

Ressources

– A lire : la bande dessinée de Jacques Tardi – Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag II-B – une immersion dans la vie du Stalag II-B de 1940 à 1945 à travers les yeux d’un prisonnier.

– Site très riche sur le Stalag II-B : http://stalag2b.free.fr/prisonniers.htm

– Site sur Louis-Joseph Soulas : http://www.ljsoulas.fr

– Articles de blog sur la vie au Stalag II-D de Feuilles d’Ardoise, sur l’Oflag XI-A de Mémoire Vive et sur le Stalag II-B de Histoires de Familles.

– Carnet de guerre de Raphaël Léné, retranscrit par son fils, qui j’espère sera un jour publié.

9 Comment

  1. Article très intéressant.
    J’espère que ton appel sera entendu et que tu écriras un second article car c’est passionnant ☺️

  2. Et moi je n’en sais rien. Il est tellement difficile de recolter des infos… Mon grand-père était à Lubeck, enrôlé dans l’armée allemande, puis disparu après être passé au camp de Tambov. On n’en sait pas plus, ça fait très longtemps que je cherche…. Bonne soirée. Michèle

  3. Merci pour ce partage lu en vacances, sans mes notes … J’ai espéré pouvoir trouver de nouvelles informations sur mon grand-père mais de retour, déception ! Il a été emprisonné 5 ans après Dunkerque dans le Stalag XI B. Il n’était donc pas compagnon de captivité de votre grand-père.
    Les témoignages dessinés de votre grand-père donnent à voir leur quotidien. Encore merci de les avoir partagés.

  4. Un récit, passionnant et bien documenté pour comprendre la vie dans le stalag IIB.
    Je vais chercher les archives d’un aïeul qui était détenu dans un stalag près de Lubeck, pas très loin de l’endroit où se trouvait ton grand-père.

  5. merci à vous ,je n’ai pas connu mon père décédé avant ma naissance,j’ai pensé un certain temps qu il avait été au stalag XB (Plaque XB 74748) mais j’ai fini par comprendre que la plaque que j’avais était celle de son frère Auguste (mon père fut au IV A puis IV F)

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